Paul Dirac a vécu de 1902 à 1984. Prix Nobel de Physique en 1933, il était mathématicien, physicien et ingénieur.

Son portait cohabite avec celui d’Albert Einstein dans le hall de Princeton University (New Jersey ; États-Unis). À Londres, dans Westminster Abbey, partageant l’honneur posthume avec Isaac Newton, une plaque commémorative au nom de Paul Dirac est inaugurée par Stephen Hawking en 1995.

Pourtant, hormis dans les milieux scientifiques, il n’est ni très connu, ni très populaire. La raison : probablement autiste asperger, ses interactions affectives et sociales étaient rugueuses, déconcertantes et difficiles. Il fuyait les apparitions publiques et les honneurs. Sauf exceptionnellement, les personnes qui tentaient de nouer une relation étaient refoulées abruptement.

Ce que j’écris ici est une interprétation. N’étant pas compétent sur l’aspect scientifique, ce texte peut comporter des erreurs.

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Des contributions majeures à la science

L’équation de Dirac apporte une formalisation mathématique élégante aux travaux de Werner Heisenberg sur la mécanique quantique (la dynamique des particules).

Tout au long de son existence entièrement consacrée à la recherche, de Cambridge à Princeton, et dans beaucoup d’universités, il est l’auteur de multiples contributions à l’interface de la mécanique quantique, de la relativité et de l’électromagnétisme.

Peut-être à cause de sa personnalité si particulière et de ses grandes difficultés relationnelles, de son vivant, une partie de ses résultats est restée dans l’ombre. Mais, au fil des années, son œuvre apparaît pertinente alors que les moyens expérimentaux progressent. Des recherches qu’il a menées sont l’une après l’autre remise au goût du jour, même au 21e siècle. Par exemple, ses travaux servent de base théorique au « spin computer », l’un des concepts d’ordinateur quantique.

Tout comme Albert Einstein, Paul Dirac a toujours regretté les procédés de renormalisation (bornage artificiel des infinis) utilisés en mécanique quantique. Tous deux ont désavoué cette pratique mathématiquement inélégante, artificielle et irrémédiablement déconnectée du réel.

Un enseignant très singulier

Paul Dirac n’aimait ni enseigner ni se produire en public, bien que c’était une partie de sa mission. Il acceptait aussi des étudiant(e)s-doctorant(e)s et postdocs, mais tous étaient prévenus : une très grande autonomie était requise.

Les cours et les conférences de Paul Dirac étaient particulièrement précis, voire affûtés. Le choix des mots et des constructions de phrases devait être parfait. Le Professeur Dirac stoppait parfois au milieu d’un énoncé et cherchait le terme juste pendant plus d’une minute. Ses interventions étaient spectaculaires et très appréciées.

De nombreuses interactions sociales de Paul Dirac étaient ineffables à tel point qu’après l’avoir rencontré, les autres scientifiques disaient souvent : il m’a fait « une Dirac ». Cette expression l’a suivie sa vie durant.

Un homme solitaire

La plupart du temps, il se complaisait dans le silence et la solitude. Dirac marchait tous les jours pendant une heure ou plus, vêtu de son éternel costume d’universitaire, qu’il arborait élimé et froissé. Il grimpait parfois à la cime d’un arbre, portant le même costume évidemment, ou nageait dans un étang.

Dans les universités où il a mené ses recherches, à de rares exceptions, il ne nouait pas de relation. Il répondait aux tentatives d’interactions sociales par « non », ou « oui », ou bien alors, demeurait mutique si l’échange verbal n’avait pas d’intérêt.

Il a pourtant connu des amitiés intenses. Par exemple : avec Piotr Kapitsa dès qu’ils se sont rencontrés et jusqu’à la mort de celui-ci. À la fin de sa vie, alors qu’il poursuivait ses travaux à l’Université de Tallahassee (Floride ; États-Unis) Paul Dirac s’est fortement lié d’amitié avec Leopold Halper. Halper est resté un compagnon fidèle jusqu’aux derniers jours de Dirac.

Une vie affective malheureuse

L’enfance de Paul Dirac fut douloureuse entre deux parents qui ne s’aimaient pas. Sa mère a été déçue par une vie fade et austère exigée par son père égoïste et avare. Avec sa sœur Betty et son frère Félix, ils subissaient des repas dans un silence imposé. Leurs demandes devaient se faire en français, langue maternelle du père (ils vivaient en Angleterre). La fille a étudié la couture, et les 2 garçons ont reçu une instruction plus généraliste avec une orientation technique. Ces deux-là ont finalement été admis dans une école d’ingénieur. Félix l’aîné a obtenu des résultats modestes, alors que Paul s’est fait remarquer par une intelligence hors du commun. Finalement, Betty n’a eu aucune motivation dans l’existence. Félix s’est suicidé alors qu’il était jeune ingénieur, renforçant le dysfonctionnement familial. Quant à Paul, il s’est consacré à cent pour cent aux sciences et aux mathématiques. Il est parvenu à intégrer l’Université de Cambridge.

Étudiant puis chercheur, il a mené une vie ascétique. Il ne semblait pas attiré par les relations amoureuses.

Pourtant, progressivement il est devenu capable de communiquer et de se lier d’amitié.

Il s’est marié tardivement avec Manci. Ils ont eu des enfants qui ont complété une famille recomposée, puisque Manci était déjà mère. L’auteur de la biographie décrit le mariage comme antinomique : chien et chat. Mais ils sont parvenus à constituer un couple, chacun trouvant son compte. Manci profitait du prestige de Paul pour mener une vie trépidante, alors que Paul était rassuré par sa femme qui gérait tous les aspects domestiques ainsi que les relations publiques.

Une trajectoire de vie dans un 20e siècle tourmenté

Paul Dirac est né avec le 20e siècle.

Son enfance en Angleterre l’a préservé de la guerre de 14.

Une opportunité l’a dirigé vers des recherches sur la mécanique quantique. C’est ainsi qu’il a participé aux travaux des physiciens danois et allemands de l’École de Copenhague. La Première Guerre mondiale avait décimé la génération précédente, ce qui a ouvert la porte des jeunes savants vers une créativité extraordinaire et une grande liberté. C’est pourquoi le début du 20e siècle a été la période la plus féconde et la plus novatrice pour la recherche fondamentale, les sciences humaines et les arts. C’était un bouillonnement d’idées nouvelles, d’inductions scientifiques et de breakthroughs phénoménaux.

Ayant parfois été invité à séjourner pour mener des recherches à Göttingen en Allemagne, Paul Dirac a vécu très intimement la montée du nazisme et l’élection de Hitler. À cette époque terriblement désespérante pour l’humanité, il a été témoin de l’adhésion en masse au nazisme et à sa barbarie, ses oppressions, ses holocaustes et ses violences. Aucune classe de la population, aucune profession, aucun groupe social ne s’est favorablement distingué. C’est ainsi que des scientifiques, des intellectuels, des artistes, des philosophes ont immédiatement collaboré à la mise en place de la nouvelle doctrine politique. Paul Dirac a souffert de constater que certains de ses pairs scientifiques tombaient dans le tourbillon abominable.

À Cambridge, Paul Dirac et de nombreux chercheurs se sont forgé une opinion favorable de la révolution russe, qu’ils imaginaient capable d’instaurer une civilisation plus juste et plus équitable. La forte complicité qui a relié Capitsa à Dirac fit de ce dernier un visiteur régulier de la Russie. Il partagea d’abord l’enthousiasme politique de son ami, puis ses doutes. Plus tard, refusant de se conformer au pouvoir soviétique, Capitsa ne parvint plus à quitter son pays et le vécut très mal. C’était l’époque des persécutions et des massacres. Sa famille et lui se retrouvèrent en péril de déportation, ou pire. Les amis ont été séparés. Paul Dirac perdit ses illusions sur la révolution russe. Kapitsa finit par rentrer dans le rang et devint l’un des plus éminents chercheurs d’URSS. Après bien des années, les deux amis se sont retrouvés.

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Bien que peu connu du public, Paul Dirac était un mathématicien et un physicien dont les contributions ont eu un grand retentissement.

Sa personnalité très marquée et une prodigieuse intelligence l’on conduit vers des découvertes majeures. Malgré des moyens affectifs restreints et peu ordinaires, il a connu des amitiés fortes. Il s’est délecté de nombreux voyages et séjours, faisant de lui un globe-trotter.

Dans les milieux scientifiques, il s’est forgé une réputation d’homme étrange. Mais toutes les curiosités et les moqueries qu’il a pu susciter étaient, semble-t-il, quasiment toujours enveloppées d’admiration et de bienveillance.

Cette trajectoire de vie est propice au récit romanesque.

Et donc, j’ai savouré la lecture de « The Stangest Man ». J’ai moi aussi été pris d’affection pour Dirac.

Merci à l’auteur : Graham Farmelo pour cet ouvrage primé. (Il est biographe et écrivain scientifique, membre du Churchill College de l’université de Cambridge et professeur adjoint de physique à la Northeastern University de Boston).